Article lequipe : MERCI BEAUCOUP A ORIANNE
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BARCELONE. – Rafael Nadal, ici après sa victoire en demi-finales du tournoi de Barcelone, où il a remporté, hier, à la fois le titre et le « prix orange » du joueur le plus sympathique. Un bon raccourci de son pouvoir de séduction sur le public et les sponsors espagnols. (Photo César Rangel/AFP)
NADAL-MANIA
En Espagne, la personnalité du double vainqueur de Roland-Garros fait de lui un phénomène médiatique exceptionnel.
En Espagne, Rafael Nadal est plus qu’un joueur de tennis. Boulimique de victoires sur terre battue (il a mis hier son compteur à 72 d’affilée), il est aussi présent sur les plateaux de tournage de spots de pub ou aux séances de dédicaces de sa biographie.
Ce qu’aime le public et ce que cultivent les sponsors chez lui : des valeurs traditionnelles familiales et une séduction qu’il exerce sur toute la société. Un alliage qui fait de lui, à vingt ans, « la première star mondiale du tennis espagnol ».
BARCELONE – de notre envoyé spécial
LUNDI 23 AVRIL au soir, dans un célèbre grand magasin de Barcelone, Rafael Nadal se prête consciencieusement à une séance de dédicaces de l’autobiographie qu’il vient de publier, en collaboration avec deux journalistes espagnols (Rafael Nadal, chronique d’un phénomène). La journée a été longue. Arrivé de Monte-Carlo la nuit précédente, à 4 heures du matin, après un voyage en voiture interminable, « Rafa », sans y être contraint, est passé en coup de vent au Real Tenis Club de Barcelone pour donner une conférence de presse. Le voilà maintenant face à une longue file d’attente d’une centaine de personnes, qui piétinent d’impatience. Fatigué, l’Espagnol sourit et dit : « Pas question de renvoyer quiconque ! J’irai jusqu’au bout. » Au-delà de l’effervescence directement née des résultats exceptionnels de ces dernières années, et notamment de ses deux titres à Roland-Garros, la « Nadalmania » espagnole s’explique aussi par le comportement d’un champion exemplaire aux yeux du public. « Avant de le considérer comme un joueur de tennis, les gens le perçoivent comme une personne et l’admirent pour ce qu’il est : quelqu’un de très humble, dur au mal, qui donne tout en permanence et qui a su garder les pieds sur terre, explique Manel Serras, journaliste à El Pais et coauteur de sa biographie. Il n’est pas seulement aimé par les gens qui aiment le tennis, mais par tout le monde.
De ce point de vue là, l’influence de sa famille, qui lui transmet ces valeurs, est fondamentale. Nadal a un grand respect pour les membres de sa famille, qui a une structure pyramidale exemplaire. Son père, par exemple, prend toutes les décisions d’ordre commercial, tandis que son oncle Toni s’occupe de l’aspect purement sportif. Nadal est devenu numéro 2 mondial très vite, en remportant Roland-Garros à sa première participation, mais il est resté le même homme. » « Rester le même », ce sont les mots que toutes les stars répètent invariablement et mécaniquement à quiconque leur demande leur voeu le plus cher… Seulement, pour Nadal, difficile de chercher à démentir ce lieu commun. Ne dit-on pas de lui que, lors d’un récent déplacement avec son oncle, il demanda la permission d’acheter un nouveau portable ? « À Shanghai, l’année dernière pendant le Masters, quand il est arrivé à l’hôtel et qu’on a voulu l’installer dans une suite, il a eu cette réaction : “ Dans cette famille, la suite, c’est réservé au père !” Et il a pris une autre chambre », rapporte Manel Serras. Il suffisait de le voir il y a trois jours, tout gêné en recevant, de la part d’un des sponsors du tournoi de Barcelone, le « prix orange » local (récompensant le joueur le plus sympathique), une bouteille de champagne géante, entre deux bimbos en minijupes. Sourire forcé, cinq ou six « muchas gracias » murmurés du bout des lèvres, Nadal se comporte alors en gendre idéal, timide et bien élevé.
Finalement, n’est-ce pas aussi ce trait de personnalité qui lui donne une plus-value commerciale ? « D’après vous, que recherchent les gros sponsors ? répond Carlos Costa, l’ancien joueur de tennis désormais agent de Nadal. Une image que véhicule exactement Rafa : c’est un gagnant alliant jeunesse, fraîcheur, célébrité, simplicité, bref, la sécurité. Quand nous autres, anciens joueurs espagnols, n’obtenions dans toute notre carrière que deux ou trois contrats avec des sponsors industriels non liés au monde du tennis, Rafa, lui, en compte déjà une demi-douzaine en deux ans (automobiles Kia ; montres TimesForce ; boissons chocolatées Colacao ; climatiseurs Ferroli, parfums Puig, console de jeu PlayStation ainsi que les raquettes Babolat et l’équipementier Nike). » « Des chiffres ? Vous rigolez ! Vous ne pensez tout de même pas que je vais vous en donner », conclut Costa.
« Généralement, on a tendance à dire qu’il faut multiplier les gains sur le circuit par
sept pour arriver au chiffre des sponsors, confie Manel Serras. À mon avis, pour Nadal, on peut même peut-être multiplier par dix… » Et sur le seul circuit, Nadal a déjà amassé plus de 7 millions d’euros. Unseul coup d’oeil au détail de son agenda suffit pour comprendre. Entre deux tournois, le numéro 2 mondial jongle avec les opérations commerciales. Mardi dernier, au lendemain de sa séance de dédicaces, il tournait à Barcelone une publicité pour Kia.
Demain, c’est pour Nike qu’il fera l’acteur. Et, le week-end prochain, à Rome, une séance photos est déjà planifiée. « La gestion de son emploi du temps est un vrai casse-tête, explique Benito Pérez-Barbadillo, responsable de la communication de l’Espagnol. Regardez ici (il montre l’écran de son ordinateur portable). Voilà une soixantaine d’e-mails réclamant une interview que je n’ai même pas eu le temps de traiter depuis deux mois ! » Pour lui, Nadal jouit en plus d’un atout supplémentaire. « Sa chance, c’est de plaire énormément aux jeunes et aux tout petits.
Jim Courier a une explication : “ Quand les enfants découvrent Nadal dans la réalité, ils ne voient pas la différence avec celui des jeux vidéo : il est aussi fort et aussi costaud. ” » Les télévisions n’ont bien sûr pas mis longtemps à comprendre le parti à tirer d’une telle mine d’or. L’effet Nadal a été immédiat et a réveillé subitement l’intérêt pour le tennis des deux chaînes du groupe public TVE, La Primera et La 2. Trois jours après la première victoire du Majorquin à Roland-Garros (qui avait permis à La Primera d’obtenir une audience de 41,1 %, soit 4,7 millions de téléspectateurs), La 2 diffusait, pour la toute première fois en Espagne, le premier tour du tournoi sur gazon de Halle. Plus récemment, la Nadalmania a permis à La 2, lors de la dernière finale de Roland-Garros, d’obtenir une audience de 36 %. Un record comparé à la moyenne habituelle de la seconde chaîne publique espagnole, proche des 9 % d’audience. Du coup, en décembre 2006, TVE signait un accord historique avec l’ATP, portant notamment sur la retransmission de tous les Masters Series, de Roland-Garros, de la Coupe Davis et de la Fed Cup. « Au total, 26 tournois seront couverts annuellement par TVE jusqu’en 2010. C’est un pari très clair en faveur du tennis », se félicite José Angel de la Casa, directeur des sports de TVE. Évidemment, la signature historique (retransmise à la télé) s’est faite en présence du numéro 2 mondial et des huiles de la chaîne et de la Fédération espagnole de tennis.
« Avant, les Espagnols suivaient le tennis du coin de l’oeil, analyse Alex Corretja, ancien numéro 2 mondial et désormais commentateur pour la TVE. Ils tombaient sur un match à la télévision, regardaient un moment, puis zappaient. Avec Nadal, on est entrés dans une nouvelle dimension. Aujourd’hui, les gens regardent parce que c’est Nadal et ils regardent tout le temps. Les audiences ont grimpé et, du coup, les télévisions suivent. Peu importe où il joue : sur terre battue, sur dur ou sur gazon, ça intéresse tout le monde. Il suffit de voir la réaction du public ici, à Barcelone, pour comprendre l’ampleur du phénomène.
Vendredi, en quarts de finale, le stade était loin d’être rempli pour supporter Ferrer face à Nalbandian. Et, dans la foulée, c’était plein pour voir jouer Nadal. Avec lui, les gens ont l’impression d’assister à une corrida, c’est comme si une odeur de sang se dégageait tout à coup et qu’un taureau entrait dans l’arène. » L’ancien vainqueur du Masters (1998), pourtant membre d’une génération dorée (Carlos Moya, Juan Carlos Ferrero, Albert Costa, tous vainqueurs à Roland-Garros), voit en Nadal unphénomène de société nouveau : « Ce qui le différencie de nous autres, anciens joueurs, c’est qu’il n’est pas qu’un tennisman. C’est la première star mondiale du tennis espagnol. Que je me promène avec lui à Paris, sur les Champs-Élysées, à Melbourne ou même à Indian Wells, on n’arrive pas à faire un pas sans créer une effervescence. »
Comme la télévision, la presse écrite, autrefois presque exclusivement consacrée au football, a elle aussi changé de sujet favori. Le journal catalan Sport, l’un des quatre quotidiens sportifs nationaux, a par exemple triplé ses pages tennis depuis l’éclosion de Nadal, envoyant désormais un reporter sur tous les Grands Chelems et la majorité des Masters Series. « Il y a deux ans, à Wimbledon, nous étions seulement deux ou trois journalistes espagnols, se souvient Sergio Heredia, reporter au quotidien généraliste la Vanguardia. L’an dernier (Nadal était arrivé en finale), on était une vingtaine ! Désormais, au journal, tous les jours notre boss nous dit : “Je veux savoir ce que fait Nadal aujourd’hui. ” Au niveau des sportifs espagnols, seul Fernando Alonso a un impact plus important. » Souvent en conflit avec la presse locale, peu au contact de ses fans, le pilote automobile est pourtant tout le contraire de Nadal. «Oui,mais c’est la première fois qu’on a un champion du monde de F 1 et ça marque forcément plus les esprits.
Même si c’est difficile à expliquer, Alonso restera, à mon avis, toujours un cran audessus. Par exemple, pour le Grand Prix d’Espagne qui a lieu dans quinze jours, toutes les places ont été vendues depuis longtemps. » Certes, à Barcelone cette semaine, deux des sept journées ne se sont pas déroulées à guichets fermés. Les deux seules où Nadal ne jouait pas.
